Interview avec Arthur Portier d’Agritel

 
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Interview Arthur Portier

« Tôt ou tard, les stocks sur le bassin mer Noire sortiront, ce qui pèsera sur les cours »

Depuis un an, les cours des céréales et des oléagineux ont explosé, à cause du conflit Russie-Ukraine, mais pas seulement. Pourquoi de telles hausses ? Cette évolution va-t-elle durer ? Arthur Portier, spécialiste des marchés des grains chez Agritel, fait pour nous, un point sur l’évolution des marchés et les perspectives pour les mois à venir.

Qu’est-ce qui explique la flambée du cours des grains depuis un an ?
Les hausses des matières premières ne sont pas seulement liées au conflit en Ukraine. Il a démarré le 24 février 2022, et entre juillet 2021 et février 2022, les cours du blé sont déjà passés de 200 à 300 €/tonne. Cette tension sur les prix était due à un déficit important entre l’offre et la demande. Le blé tendre a été concerné par plusieurs accidents climatiques au cours de la campagne 2021. Une forte sécheresse en Amérique du Nord a fait chuter la production de blé au Canada de 35 millions tonnes (Mt) habituellement à 22 Mt, et aux Etats-Unis, de 50, à 45 Mt. La Russie qui s’attendait à une récolte de plus de 80 Mt a dû faire face à des vents très secs en juin, et n’a finalement engrangé que 75 Mt.

La demande mondiale a aussi été plus importante.  Les pays du Maghreb ont importé un peu plus de blé que d’habitude. La Chine, premier producteur mondial de blé, s’est mise à importer beaucoup de céréales, et notamment 30 Mt de maïs. La reprise post-Covid en V a également boosté la demande. Et en Russie, Vladimir Poutine a mis en place une taxe à l’export et des quotas sur le blé.

Et depuis le 24 février ?
L’invasion de l’Ukraine a considérablement accéléré la remontée des cours. En deux semaines, ils sont passés sur Euronext de 300 à 400 €/t. C’est colossal. Depuis, ils oscillent entre 375 et 400 €/t. Le conflit a provoqué inévitablement des problèmes logistiques. Aujourd’hui, l’Ukraine a recommencé à exporter, mais sur la base de 1,2 à 1,5 Mt/mois, alors qu’auparavant, c’est 5 à 6 Mt par mois qui quittaient le port d’Odessa, tous grains confondus. Les ukrainiens ont remplacé les panamax de 60 000 t, par des trains de 1200 t. Et en plus, l’écartement des voies ferrées est différent avec l’Occident. Il est nécessaire de transborder les marchandises à la frontière, ce qui engendre des coûts logistiques importants.

Comment se présente la récolte de blé à l’échelle mondiale en 2022 ?
Dans l’hémisphère nord, les récoltes au Maghreb et au Moyen Orient n’ont pas été bonnes à cause de la sécheresse. Au Canada, les pluies rendent les semis compliqués. Début juin, dans la Saskatchewan, par exemple, seuls 76 % des blés étaient semés contre 95 % d’habitude. Aux Etats-Unis, les blés d’hiver ont souffert du sec, et les semis des blés de printemps ont été retardés à cause de conditions trop humides. En France, il est difficile d’estimer l’effet de la sécheresse, mais nous nous éloignons des 35 Mt que nous produisons en année normale. Et s’ajoute à cela, l’épisode caniculaire qui ne présage rien de bon pour les cultures. En Ukraine, notre bureau qui est resté ouvert sur place, prévoit une récolte dans une fourchette de 15 à 23 Mt contre 33 Mt en 2021, selon la capacité des agriculteurs à récolter en zone où la présence russe est importante. Seule la Russie s’attend à une très belle récolte, autour de 85 Mt, qui va venir s’ajouter à des stocks déjà très élevés. Dans l’hémisphère sud, les récoltes n’auront lieu qu’en fin d’année.

Comment les cours peuvent-ils évoluer dans les mois à venir ?
Il est très difficile de se prononcer. Les cours restent pour le moment élevés sur 2023, mais on pourrait connaître un bis repetita de 2009. Les opérateurs en ont la hantise. Les cours avaient grimpé très vite en 2008, puis se sont brutalement effondrés en 2009. Si fondamentalement, nous ne sommes pas dans la même situation, la récession économique nous guette dans certaines régions. La Russie disposera à l’issue de la récolte 2022, d’un disponible de 100 Mt qui peuvent fortement peser sur les marchés. Mais quel pourcentage peut-elle réellement exporter, avec les sanctions dont elle fait l’objet ? Vladimir Poutine tente d’ailleurs d’utiliser le blé comme arme diplomatique : « Moi, j’ai du blé, je peux nourrir le monde … c’est à cause des occidentaux, que nous avons des difficultés à le faire parvenir aux pays qui n’en produisent pas ». Les effets d’annonces continueront d’animer les marchés, comme ceux sur les potentiels couloirs de sécurité visant à sortir du grain de l’Ukraine. Mais qui pour déminer les ports ? Quoi qu’il en soit, il faut rester humble, on n’est plus à une surprise près !